L’égalité des sexes progresse, mais…

Sophie Carrier-Laforte

Sophie Carrier-Laforte

Sophie Carrier-Laforte a récemment publié un commentaire extrêmement intéressant sur la situation des femmes dans le sport et plus particulièrement en ski de fond.

Quelques points soulevés méritent réflexion. Tellement que l’article ci-contre est le premier d’une série de trois.

par pierre shanks

Hommes et femmes devraient-ils skier les mêmes distances en ski de fond, comme cela se fait notamment en athlétisme? Si c’est faisable, pourquoi cela ne se fait-il pas? La Fédération internationale de ski (FIS) est-elle trop conservatrice? Il est vrai qu’elle n’a pas abattu de barrières quand elle a refusé à Lindsey Vonn de skier avec les hommes à Lake Louise…

Mais la réponse n’est pas si simple. Le 50 km, la distance reine dans ce sport… n’est courue que par les hommes, les femmes étant limitées à 30 km. Elle est habituellement disputée à la fin des championnats, à l’image de l’athlétisme.


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Si on «égalise» les distances, ça veut dire un programme semblable pour les femmes: un sprint, deux jours plus tard 30 km de skiathlon, le lendemain un sprint par équipe, 2-3 jours plus tard un 15 km, 2 jours plus tard un relais 4X10 km, et le lendemain un 50 km. Les Norvégiennes ont certainement suffisamment de skieuses d’élite pour soutenir une telle commande, mais qu’en est-il des nations plus faibles?

Petite précision sans conséquence à propos des 30 et 50 km des Championnats du monde 2015. Le 50 messieurs a été disputé dans des conditions météorologiques exécrables. C’est sans doute ce qui explique le nombre plus élevé d’abandons. Aux mondiaux de 2013 à Val di Fiemme, il y a eu 6 abandons sur 73 skieurs au 50 km hommes, contre 5 abandons sur 44 au 30 km féminin.

Les écarts de temps

Ce sont les écarts qui nous intéressent. Dans le 30 km F de 2015, Therese Johaug l’a emporté avec… 52 s d’avance sur Marit Bjoergen. La 3e, Charlotte Kalla, était à plus de 90 s! Chez les hommes, les 16 premiers dans les 33 s. En 2013, 30 km toujours, on a eu les trois premières à moins de 10 s d’écart, la quatrième était à plus de 90 s. Chez les hommes, les 16 premiers dans la minute. Et ainsi de suite.

Marianne Vos serait capable de se taper les 3360 km en 23 jours du Tour de France, mais lorsqu’elle a lancé l’idée avec Emma Pooley d’un Tour féminin équivalent en tous points à celui des hommes, certaines de ses pairs ont émis des réserves. Cependant, l’idée d’un Tour féminin en simultané avec des étapes possiblement moins longues (pour commencer…) fait tranquillement son chemin. Et pour 2016, enfin! un World Tour féminin. On progresse.

La question n’est peut-être pas de savoir si les femmes seraient capables ou non de faire un 50, mais plutôt à quel genre de compétitivité aurions-nous droit? Le sport du ski de fond est-il rendu à cette étape de son développement? N’oublions pas la réalité incontournable de la télédiffusion des courses et les besoins des commanditaires. Les écarts sont déjà importants au 30 km, ils deviendraient exponentiels dans un 50 km. Cela ne servirait peut-être pas les intérêts des athlètes et des (télé)spectateurs.

Le biathlon, l’exemple à suivre?

Zina Kocher

Zina Kocher

Une approche sensée en la matière provient d’un sport connexe… le biathlon. Ce sport a réglé la question de l’égalité des sexes de deux façons: une application des distances basée sur les temps de course ainsi que des épreuves mixtes.

Rosanna Crawford et Zina Kocher sont deux vétéranes de l’équipe canadienne. Rosanna a notamment participé aux Jeux olympiques de Vancouver et Sochi, et Zina compte en plus ceux de Turin dans sa besace.

Les deux partagent pleinement l’approche de l’égalité des sexes par les chronos. «Je ne crois pas qu’il y ait vraiment d’inégalité en biathlon, dit Zina.

«Même si les distances sont légèrement différentes (5 km maximum), les temps de course sont très similaires. On pourrait ainsi considérer que nous avons l’égalité, car nous coursons à peu près le même nombre de minutes, simplement pas les mêmes distances.

«Au relais mixte, les hommes parcourent 7,5 km en environ 19 minutes. Nous parcourons 6 km et ça nous prend grosso modo 19 minutes. Même temps, mais la femme la plus forte a un ratio vitesse/km inférieur.»

«Mais sur un plan purement philosophique, les femmes peuvent bien sûr skier aussi loin que les hommes, et il est insensé que les femmes n’aient obtenu le droit de courir le marathon qu’en 1984!», ajoute Rosanna.

« Les hommes et les femmes au top niveau international s’entraînent beaucoup, poursuit Zina. Peu de femmes peuvent cependant accumuler autant de volume d’entraînement que les hommes à ce niveau en ski de fond ou en biathlon. Nous sommes différentes physiologiquement et c’est prouvé!»

Notons bien. Différentes, pas inférieures!

Rosanna Crawford, Audrey Vaillcourt

Rosanna Crawford passe le relais à Audrey Vaillcourt lors d’une épreuve de la Coupe du monde 2015 à Oslo, en Norvège.

Le ski de fond ne pourrait-il pas prendre exemple sur le biathlon et baser ses distances sur les temps de courses? Les épreuves de longue distance (30 km et 50 km) deviendraient le «Marathon», une course de 50 km chez les hommes et une de 40 quelque km chez les femmes.

Le Comité des femmes de Ski de fond Canada (SFC) ne prend pas position officiellement, mais sa présidente, Madeleine Williams, ancienne membre de l’équipe nationale, apporte un point de vue personnel intéressant. «Le ski féminin a développé un style de course différent de celui des hommes en raison des distances qui diffèrent, dit-elle.

«Les écarts sont plus grands parce que les femmes skient à bloc dès le départ au lieu de se regrouper en peloton pendant le plus gros de la course. Cette tactique s’explique vraisemblablement en raison des distances plus courtes et à mon sens, c’est ce qui rend le ski féminin si impressionnant à regarder.»

L’opinion de Ski de fond Canada et de la FIS

Nous avons posé la question au directeur Haute performance de SFC, Tom Holland, qui apporte lui aussi un éclairage différent. M. Holland siège de plus sur le sous-comité du ski de fond de la Coupe du monde de la FIS.

«Il ne fait pas de doute que les femmes peuvent faire les mêmes distances que les hommes. Cependant, je ne suis pas sûr que ce soit un facteur clé pour créer l’égalité des sexes. Je soutiens qu’il est préférable que les femmes skient à la même vitesse que les hommes au lieu de skier les mêmes distances.

«Si vous regardez un 10K féminin et un 15K masculin, c’est la vitesse des athlètes et les écarts serrés qui rendent chaque course excitante, pas le fait qu’ils disputent la même distance.

«En observant les chronos des vainqueurs du 10K féminin et du 15K masculin aux mondiaux de Falun 2015, on note que leur rythme au kilomètre est presque le même. Ils skiaient à des vitesses similaires et c’est là le facteur crucial qui fait que les courses féminines sont aussi excitantes à regarder que les courses masculines.

«À ces mêmes mondiaux, les vainqueurs du 30K femmes et 50K hommes ont aussi disputé leur course à une vitesse par kilomètre comparable.

«À ma connaissance, il n’y a ni discussion, ni désir au sein de la FIS d’adopter un changement vers des distances basées sur les temps. Les athlètes ont des représentants sur tous les comités de la FIS et ils font des sondages annuels. Si les athlètes désiraient un tel changement, ils pourraient en faire part aux comités de ski de fond de la FIS.»

L’impact de la télévision

Rosanna Crawford, Megan Imrie, Megan Tandy, Zina Kocher

Rosanna Crawford, Megan Imrie, Megan Tandy, Zina Kocher

Pour Rosanna, tout comme pour Sophie, il y a d’autres questions importantes concernant l’égalité des femmes dans le monde du sport. «Pour commencer, des bourses identiques, une visibilité équivalente en heures de grande écoute et un changement de culture où l’on porte davantage attention aux habilités qu’à l’apparence physique.

« De plus, il n’y a pas assez d’entraîneures féminines et ces jeunes filles en début d’adolescence qui abandonnent le sport alors qu’elles auraient tant à gagner à rester actives.

«En biathlon, nous sommes en avance sur plusieurs sports. Nous avons des bourses identiques et une visibilité équivalente à la télé.»

Les deux biathloniennes reconnaissent d’ailleurs le rôle essentiel de la télévision. Les besoins de la télé régissent tout à la Fédération internationale de biathlon (IBU). Les sites de courses, les tracés, les heures de courses, tout est dicté par les cotes d’écoute, les commanditaires, les heures de diffusion des autres sports à la télé, etc.

De ce qu’elle a aussi pu constater, Zina indique qu’en Europe, les courses féminines obtiennent une couverture télé équivalente aux courses masculines. C’est énorme, car c’est beaucoup par là que passe l’égalité.

Qui dit télé dit aussi l’image que projettent les athlètes féminines dans les médias… Notre prochain article, avant d’aborder les épreuves mixtes.

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