La première fois

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par Pierre Shanks

Il s’est passé ce jour-là quelque chose de spécial. C’était le dimanche des Championnats canadiens de l’Est au club Nakkertok à Gatineau, juste avant le 15 km féminin.

Personne n’a remarqué… à part l’entraîneur, Godefroy Bilodeau. Le coach. Rien ne lui échappe, à lui. Il voit tout, il «sent» ses athlètes, quand leur parler et quoi leur dire, quand s’en tenir loin et les laisser seuls…

Nous nous trouvions dans l’aire de départ, un couloir parallèle à celui de la ligne de départ, où les athlètes, après leur échauffement sur piste, attendent qu’on les appelle (poursuite, départ individuel ce jour-là). À cet endroit, les athlètes trottent, pôles aux mains, gardent les muscles au chaud, un survêtement par-dessus leurs combinaisons de course qui feraient bleuir de rage le maire de Toronto.

«Tiens, tiens, lâche Godefroy en détachant légèrement les yeux de mon regard, c’est intéressant ce que je vois là…» Le temps de me retourner, Frédérique Vézina et Anne-Marie Comeau sont ensemble et se parlent. «Je les ai jamais vues aussi ‘’proches’’ l’une de l’autre avant une course, ça va être intéressant.»

La veille, en entrevue, Anne-Marie avait indiqué qu’elle n’avait jamais eu à ce jour l’occasion de «travailler» avec Frédérique pendant une course, ni même de lui parler. «Pendant une course, c’est dur, tu veux pas déconcentrer l’autre. Mais si on pouvait s’aider, on le ferait.» Elle ne se doutait pas que la première fois surviendrait dès le lendemain!

En ce lendemain, c’est Frédérique qui a pris l’initiative. En bonne leader qu’elle est en train de devenir. «J’avais averti Fred en début de saison, de dire Godefroy. T’es pas folle, tu vois les performances. Fred, t’as des qualités naturelles de leader, c’est 99% positif ce que tu projettes, ton rôle est important. Elle m’a répondu : Oui, oui, je le sais!»

Le dimanche, donc, Frédérique raconte. «Anne-Marie et moi avons une bonne complicité et un bon esprit d’équipe. Quand on a vu qu’on partait proches l’une de l’autre, on a vu une belle opportunité de travailler ensemble. Alors au départ, je suis allée la voir et je lui ai dit: «On va aller chercher les autres filles en avant ensemble. Et elle a dit: “Oooh oui!” Sans même s’en être parlé, c’était dans ses plans comme dans les miens.»

ImageLe coach, lui, a vu la scène. «J’ai remarqué qu’elles étaient pas en train de se préparer individuellement comme d’habitude. Elles se soutiennent, mais pas tant que ça! Habituellement, juste avant la course, elles se disent 5-6 mots, échangent un petit sourire et continuent chacune de leur côté. Leur instinct premier, à cet âge-là, c’est d’aller à la guerre et de battre TOUTES les filles! Là, il s’est échangé de quoi. J’ai vu des filles qui avaient acquis un bagage, qui étaient une coche plus expérimentées qu’il y a trois mois. C’est très agréable comme feeling pour un coach!»

Et là, la course a commencé. Au début, l’attention était plutôt portée sur Anne-Marie, rapport à ses torpilles(!), mais on a rapidement constaté la collaboration entre les deux. Ayant fixé leur stratégie avant la course, elles savaient toutes les deux quoi faire.

«Pour moi, il n’était pas nécessaire qu’on s’encourage pendant la course, dit Anne-Marie. Mais juste le fait qu’on alternait, ça m’encourageait énormément et ça me donnait de l’énergie pour continuer.»

«Le travail d’équipe, c’est vraiment trippant, ajoute Fred. En s’entraînant la plupart du temps ensemble, on apprend comment l’autre réagit et ça fait en sorte que lors de situations de compétition, c’est plus facile de travailler ensemble et de bâtir une bonne vitesse.»

Godefroy, enthousiaste, suivait ça de près. «Ce qui était beau, c’est qu’on a là deux personnalités… fortes! Deux bonnes compétitrices. De les voir nouvellement collaborer comme ça, c’était beau, elles ont vu leur intérêt à travailler ensemble. Elles étaient comme deux aimants, deux + qui se collaient!»

Et ce n’est pas passé inaperçu. «Les gens savent qu’on a travaillé ensemble durant la course, dit Frédérique. Et je crois bien que même quelques filles ont eu peur de voir que les deux petites du mont Sainte-Anne allaient se monter ensemble pour aller chercher du terrain!»

À mi-chemin de la deuxième de trois boucles, Anne-Marie, dans une meilleure forme du jour, s’est détachée et a finalement franchi la ligne au 9e rang contre 11e pour Frédérique. Mais ce n’est pas le rang qui compte ici. C’est la complicité.

Bientôt, toutes les Justyna, les Marit et les Kikkan de ce monde vont tourner la tête en leur direction.

(À venir bientôt : «La deuxième fois!»)

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