Cendrine Browne souffle les astres

Cendrine Browne (photo: Modica-Nordic Focus)

Cendrine Browne (photo: Modica/Nordic Focus)

Au kilomètre 27, elle n’en pouvait plus.

Il n’y a pas si longtemps, on l’aurait rejointe et dépassée sans même la regarder. Mais pas cette fois-ci.

par pierre shanks

En ce 30 km style libre des Championnats du monde, sa spécialisation de ski, samedi, Cendrine Browne a enfin trouvé en elle la «zone» des skieuses du top 30 mondial.

Elle a réussi à s’accrocher tout comme comme Beckie Scott à ses premiers mondiaux en 1997. Beckie avait pris le 29e rang du 30 km.

Frayer dans cette zone-là est l’apanage des athlètes d’élite, en particulier ceux des sports d’endurance, qui connaissent déjà la «souffrance».  C’est un niveau de tolérance à cette souffrance que tu ignores que tu possèdes. Puis un jour, dans un furieux éclair de détermination, tu retires à ton cerveau son contrôle sur tes muscles. Cette fois-ci, c’est TOI qui va décider quand ton corps aura assez souffert, pas ton cerveau!

Trois interminables kilomètres de souffrance pure. Elle a franchi la ligne et s’est écroulée. Elle a levé les yeux au tableau…

25: STEPHEN Elizabeth (USA)        1:11:46.2
26: BROWNE, Cendrine (CAN)      1:11:52.8

C’est fait! Son premier top 30 avec les meilleures au monde, son objectif de saison atteint de la plus belle façon qui soit, aux Championnats du monde.

La course

Cendrine Browne (photo: Modica-Nordic Focus)

Cendrine Browne (41) derrière l’Allemande Hennig (photo: Modica/Nordic Focus)

Cendrine a eu le temps de très mal dormir, samedi soir, avant de nous raconter sa course le lendemain. «J’ai vraiment mal dormi, étant beaucoup trop excitée!»

«(Dans les 10 premiers kilomètres) C’était fou de voir Marit (Bjoergen) et Heidi (Weng) juste là, en avant de moi! J’essayais de ne pas trop y penser pour ne pas paniquer et perdre ma concentration. Les premiers 10 km ont été si faciles! Je me disais: wow si c’est ça le rythme de course, je pense que je suis capable de rester avec le peloton de tête!

«Bien sûr, le rythme a accéléré ou peut-être que ce sont mes jambes qui ont commencé à faire mal, mais j’ai perdu le peloton de tête après 12 km. J’ai essayé de le rattraper, sans succès.

«Au moins je n’étais pas toute seule, j’étais avec une Allemande (Katharina Hennig) qui semblait être de la même force que moi. Nous avons skié ensemble jusqu’à temps que deux autres filles nous rattrapent: Ishida et Liz Stephen. Nous avons toutes travaillé ensemble, en essayant de rattraper le pack qui était devant nous.

«Nous avons perdu Liz qui a changé de skis au 20e km (nous avions le droit de changer de skis si nous trouvions que nos skis n’étaient pas assez compétitifs ou avaient ralenti). Louis (Bouchard, son entraîneur) m’a crié que je ne devais pas changer de skis, mais je le savais déjà. Mes skis étaient des vraies bombes!

Cendrine Browne (photo: Modica/Nordic Focus)

Cendrine Browne (photo: Modica/Nordic Focus)

«Puis, quand il restait 7 km, nous nous sommes fait rattraper par Nicole Fessel et son pack de 4-5 filles. C’est là que j’ai commencé à plus souffrir. Je ne cessais de me répéter: Cendrine tu n’as qu’une chose à faire et c’est de rester avec elles. Si tu les lâches, ça va juste être plus difficile pour toi. Ivan (Babikov) m’a confirmé la même chose quand je suis passée devant lui. Il m’a dit: “Reste là! Reste là!”

«Je suis restée là pour encore 5 km. Quand il ne restait plus que 3 km, j’ai commencé à les perdre, n’ayant plus d’énergie du tout dans mon corps. Chaque cellule de mon corps n’avait plus une seule goutte d’énergie et je sentais que je skiais comme un pantin. C’est alors que Liz, sortie de nulle part, m’a rattrapée. Non! Mais je n’étais plus en mesure de la suivre.

«Louis m’a crié: “C’est encore possible!” J’ai essayé de la rattraper, sans succès. À défaut d’avoir presque fini dans le top 25, j’étais 26e! C’était quand même extraordinaire!!! J’avais tellement d’émotions quand j’ai traversé la ligne d’arrivée! J’avais réussi à faire mon top 30! Et ce aux Championnats du monde, ce qui est encore plus fou! Dire que j’étais la 26e au niveau mondial cette journée-là!»

«Mon corps n’avait plus une seule goutte d’énergie (…)  J’ai essayé de la rattraper.» C’est là où Cendrine a franchi le mur. Elle venait d’entrer dans la «zone». Welcome, you’re now one of us! Elle a rejoint le top 30 mondial avant même de franchir la ligne.

La famille

Cendrine fut loin d’être la seule à franchir la ligne 26e. La vie de Cendrine est un chapelet de familles, toutes reliées les unes aux autres. Son chum Ben, l’équipe canadienne de Coupe du monde (sa toute nouvelle famille), le CNEPH, les Fondeurs Laurentides (sa première équipe) et en tête de liste, sa famille immédiate.

Cendrine Browne (photo: Modica/Nordic Focus)

Cendrine Browne est félicitée par ses coéquipières Emily Nishikawa, Dahria Beatty et Katherine Stewart-Jones.

Cendrine parle à sa mère, Julie Bruneau, tous les jours. «On se parle chaque jour où qu’elle soit sur la planète! confirme Julie. (Hier à la veille du 30 km) Elle semblait encore exaltée du relais 4 x 5 km!

«  Nous avons regardé la course avec les enfants, en streaming sur l’ordinateur tout en ayant le iPhone en main pour les splits! Il y avait grand-maman (Rolande Robichaud) sur Messenger qui tremblait en essayant de comprendre les chiffres! Et puis, Benoit (un ami de la famille), toujours fidèle au poste!

«(J’étais) très contente pour elle, qu’elle puisse atteindre cet objectif si difficile à atteindre et ce aux Championnats du monde! En regardant la course, je voyais que c’était la bonne journée, j’espérais qu’il ne lui arrive aucune malchance (bris, chute) afin que son rêve se réalise.

«Elle nous a skypé, nous étions tous autour du petit iPod de sa soeur Justine. Elle semblait tellement contente: tout sourire! Elle réalisait qu’elle était vraiment de calibre, à sa place. Elle nous a raconté ses dix premiers kilomètres avec le peloton de tête où elle voyait Marit Bjoergen à l’avant. Elle se répétait: c’est correct, je suis à ma place.

«C’est une belle aventure dans laquelle elle s’épanouit. Je lui souhaite que du bonheur!»

Il ne manque pas d’amour dans la vie de Cendrine.

La confiance

On n’atteint pas un tel niveau sans une bonne dose de confiance. Dieu sait que c’est un sentiment tellement complexe chez les athlètes. Et la confiance chez un athlète, elle est insufflée par les entraîneurs. Il y a eu Rémi Brière aux Fondeurs Laurentides, puis Godefroy Bilodeau, François Pépin et Louis Bouchard au CNEPH. Louis la dirige aussi au sein de l’équipe nationale.

«Le matin de la course, Louis m’a juste repété que je devais essayer (de rester dans le bon pack) et m’a souri pour me montrer qu’il avait confiance en moi.» Un simple sourire. Ceux qui pensent que ça ne fait pas toute la différence se trompent royalement.

Cendrine compte maintenant deux des trois critères de préselection en vue des Jeux olympiques de Pyeongchang l’année prochaine. Sa sélection ne fait plus de doute. Parce qu’elle a franchi le mur. Elle sait. Plus rien ne va l’arrêter.

Les astres s’alignent.

Et c’est elle qui les souffle en place.

Cendrine Browne, 26e! (photo: Modica/Nordic Focus)

Cendrine Browne, 26e! (photo: Modica/Nordic Focus)

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